Victor qui ? Un type de 23 ans, né à Cannes, qui s’est mis au golf à 8 ans, s’est entraîné quotidiennement sur le parcours du Royal Mougins (entre autres), a eu envie d’en faire sa profession dès l’âge de 16 ans et a fini par franchir le pas trois ans plus tard. Juste avant, en 2009, il s’était hissé pendant quelques semaines au premier rang mondial des amateurs. Ce que l’on appelle un espoir.

Cette année, le jeune professionnel a enchaîné une série de performances qui donnent à penser que le gazon français tient un solide numéro. Pour sa troisième année sur le circuit européen, Dubuisson a terminé sept tournois dans les dix premiers, empochant plus de 2 millions d’euros. En novembre, il a gagné sa première grande compétition, l’Open de Turquie, devant Tiger Woods et d’autres calibres. Le week-end suivant, il a rebeloté à l’Open de Dubaï, faisant jeu égal avec le Suédois Henrik Stenson (pourtant dans une forme surnaturelle), avant de fléchir le quatrième et dernier jour, se classant finalement troisième. Ainsi Dubuisson se retrouve-t-il, en cette fin de saison, 6e meilleur joueur européen, mais cela, il s’en fout : c’est le classement mondial qui lui importe. L’ambition est la qualité cardinale du nouveau numéro 1 français.

«Poli». Dubuisson traîne une réputation de dilettante et de mauvais coucheur. En début d’année, au Figaro qui lui demandait s’il se sentait porte-drapeau du golf tricolore (il n’était que 114e mondial, bien que leader national), l’intéressé balançait : «Non, pas du tout. Je n’habite pas la France [il réside à Andorre, ndlr]. Je ne côtoie pas la France. Et la majorité des Français passent leur temps à me critiquer. Je ne me sens pas supporté par la France.»

Comme ça, les choses étaient dites. Coup de parano, caractère difficile ? Non, problème d’image, selon lui : «La preuve en est que je n’ai jamais eu un seul sponsor français. C’est bien la preuve que mon image a un souci. Chose que je n’arrive pas à comprendre. Les gens qui me connaissent savent que je suis quelqu’un de poli, de gentil… Mais j’ai aujourd’hui appris à faire avec. Je suis maintenant au-dessus de tout ça.»

En 2010, à la veille de sa dernière compétition en amateur (le British Open, excusez du peu), Libération avait rencontré Dubuisson à Saint-Andrews, en Ecosse. Bon, son réveille-matin avait oublié de sonner ce matin-là, mais la rencontre avait fini par se faire et nous avions découvert un joueur plus timide que mal embouché. Peu disert aussi, évasif, mal à l’aise avec son image, encore floue : il n’avait que 20 ans.

Sa première journée à l’Open fut un cauchemar : quatre doubles bogeys en dix-huit trous - l’équivalent d’un naufrage dans les sports nautiques - avec, en prime, la compagnie pendant quatre heures du Coréen KJ Choi, qui ne passe pas pour un parangon de la déconne.

Dubuisson n’a, lui non plus, guère d’aptitude à amuser la galerie entre deux swings, contrairement à son prédécesseur Thomas Levet. Le jeune Cannois reste concentré, semble relativement imperméable aux aléas du jeu et de l’environnement. Cette détermination a fini par payer en 2013. En outre, Dubuisson est désormais plus à l’aise dans l’exercice convenu des interviews d’après-tournoi, débitant avec facilité les propos passe-partout que l’on réclame aux joueurs quittant le green du 18 (genre «Je m’en veux un peu d’avoir raté ce putt facile sur le green du 15»). Le sourire lui vient plus facilement aux lèvres et son visage semble s’être arrondi.

Manucurés. Tout cela tombe à pic pour la Fédération française de golf qui aura l’insigne honneur d’accueillir en 2018 la Ryder Cup, sorte de Coupe de l’America de la petite balle blanche. Il lui faut une star nationale, sans quoi la fête sera gâchée avant même d’avoir lieu. Voici que Dubuisson commence à avoir la tête de l’emploi.

Avant cela, le nouveau leader français pourrait intégrer l’équipe européenne qui disputera la prochaine Ryder Cup, à Gleneagles (Ecosse), en septembre. Et sa bonne place dans le classement mondial lui ouvre la porte des grandes compétitions du tour américain - dont il apprécie les parcours manucurés - en particulier du Masters d’Augusta. Il lui faudra éviter de se foutre à l’eau dans une mare peu profonde.

Edouard LAUNET (LIBÉRATION)